Au début de la saison froide, je vous propose un sujet doublement d’actualité : le poêle à accumulation, spécifique des régions de l’est et en particulier de l’Alsace. Non seulement, c’est un moyen de chauffage efficace, mais c’est une technique écologique, peu gourmande en bois, qui restitue une chaleur presque constante… bien loin de nos tristes convecteurs électriques ! C’est aussi un élément constitutif du mobilier traditionnel dont les carreaux de faïence sont parfois des merveilles décoratives.

Décor d’un poêle de faïence « Kachelofe » au Musée alsacien de Strasbourg. Source photo : « Poêles à carreaux de céramique » sur Histoires d’universités, le blog de Pierre Dubois

1. Petite histoire du poêle alsacien

 

Dans la plupart des campagnes d’Alsace, la cheminée à foyer ouvert a été abandonnée dès le XVIème siècle (elle n’a perduré jusqu’au XIXème siècle que dans les appartements en ville). Le chauffage est assuré dans les maisons par le poêle (qui existe dès le Haut Moyen Âge dans les régions germaniques). Le fonctionnement du poêle alsacien est basé sur le principe de l’accumulation qui permet un fort rendement calorifique : c’est un poêle de masse, appelé aussi poêle à inertie.

Le poêle traditionnel est le poêle en faïence, le Kachelofe, qui signifie littéralement « poêle recouvert de carreaux » et utilise la grande capacité d’accumulation de la chaleur de la terre cuite (habillage de carreaux en céramiques réfractaires, les Kacheln).

Dans le nord de l’Alsace, le poêle en faïence est progressivement remplacé, à partir du XVIIIème siècle, par le poêle en fonte (fonderie de Niederbronn). Dans le Sundgau, au sud, la tradition du poêle en faïence s’est maintenue jusqu’au début du XXème siècle ; il avait la particularité de combiner un corps de chauffe (Kachelofe proprement dit) et une banquette chauffante (Kunscht).

Le poêle alsacien permettait de chauffer plusieurs pièces en même temps. Pour ne pas avoir à effectuer d’opération salissante (chargement en bois) dans la salle de séjour où il se trouvait (la Stube), l’alimentation du poêle en faïence ou en fonte se faisait presque toujours par la cuisine.

Poêle de masse (à droite de l’image) © Pirkheimer, Wikimedia commons, CC by-sa 3.0, « Le poêle de masse, principe du kachelöfen alsacien » sur Futura Maison. On remarquera évidemment les chaises alsaciennes typiques du mobilier traditionnel régional.

2. Le fonctionnement du Kachelofe, le poêle alsacien en céramique

 

Extraits de L’intérieur paysan en Alsace par Bernard Demay-Kapp (Éditions du Bastberg, 1986)

« Les principes d’utilisation du véritable « kachelofe », ou poêle en faïence, sont en général assez mal connus. Il ne s’agit pas, contrairement à une idée reçue, d’un poêle à feu continu. Une seule flambée par jour, mais assez violente, fait parcourir aux fumées le plus grand circuit possible pour augmenter l’échange de chaleur vers la masse et utiliser ainsi au maximum son importante capacité d’accumulation. La masse de ce type de poêle est très imposante puisqu’il peut être monté sur deux ou trois pièces à la fois, le chargement se faisant toujours par la cuisine. Après la flambée, qui dure en moyenne de deux à trois heures, le feu éteint, la chaleur traverse progressivement les parois du poêle, diffusant sur une période de 24 heures, une douce chaleur, avec très peu de variations de température dans les pièces concernées. »

« Le poêle en fonte, à plaques ou à tambours, participera lui aussi de façon parfaite à l’équilibre de la salle de séjour paysanne. N’ayant pas la même capacité d’accumulation que le « kachelofe » il faudra toutefois l’alimenter de façon plus fréquente, et ce également à travers le gros mur de la cuisine car, comme le poêle en faïence traditionnel, son chargement ne se fait pas dans la pièce qu’il est destiné à chauffer. »

Extraits de « Habiter une maison alsacienne – Le système de chauffage dans la maison alsacienne de plaine », dossier de préparation de la visite du Musée Alsacien de Strasbourg (réalisation : Service éducatif des Musées de la Ville de Strasbourg), consultable sur le blog Vieil Erstein.

« [Le système de chauffage] se particularise par une double caractéristique : l’absence de feu ouvert et le fonctionnement en  » duo  » de la cuisine et de la Stub, pièces situées de part et d’autre d’un mur en matériau peu inflammable (brique ou pierre), le mur à feu ou mur pare-feu contre lequel sont adossés tous les foyers de la maison. Dans la Stub, contre le mur à feu, est adossé le poêle -souvent unique- de la maison : il s’agit d’une construction maçonnée (terre cuite, fonte, très rarement faïence à la campagne) toujours alimentée à partir de la cuisine pour des raisons d’esthétique et de sécurité et sans ouverture vers la Stub.

[…] Fin XIXe se multiplient les poêles mobiles qui marqueront la fin de la Stub comme unique salle chauffée et qui annoncent l’individualisation des espaces. »

Les feux et la circulation de la chaleur dans une maison alsacienne. Schéma Laure Mestre d’après le dossier « Habiter une maison alsacienne – Le système de chauffage dans la maison alsacienne de plaine ».

3. L’esthétique du poêle en céramique alsacien 

 

Extrait de L’âme des maisons alsaciennes par Marie-Noëlle DENIS, illustrations de Luc HERZOG (Éditions Ouest-France, 2018), consultable sur le blog Vieil Erstein.

« Le poêle chauffe toute la maison et constitue l’élément vital de la « Stub ». En terre vernissée, ou «Kachelofe », il est fabriqué par des artisans poêliers. Sa conception remonte au XVe siècle. Au début, il s’agissait d’un dôme en argile piqué de pots en terre cuite, fermés par des carreaux pour augmenter le rayonnement de la chaleur. Dans le Sundgau, le poêle « Kunscht » comporte un degré sur lequel on peut s’asseoir ou se coucher. Il est garni de carreaux de terre vernissée bruns ou verts à décors rustiques. » (voir ci-dessous).

Extrait de « Évolution de la céramique de poêle et de la forme des Kachelöfen », article « Feu (dans les habitations) », Dictionnaire historique des institutions de l’Alsace, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg. Je recommande la lecture de l’intégralité de ce remarquable article à tous ceux qui veulent en savoir encore plus sur le sujet !

« Au fil des siècles, la forme de la céramique de poêle évolue pour arriver […] au carreau plat qui est encore utilisé de nos jours. »

  • Les premières céramiques de poêle ressemblent à des pots culinaires : « […] les premières traces d’un chauffage au poêle datent des VIIe – VIIIe siècles ; il s’agissait alors de pots de poêle (Gefässkachel) et non pas de carreaux tels que nous les connaissons encore aujourd’hui. »
  • Un carreau de forme intermédiaire apparaît au début du XIVe siècle : « il s’agit du carreau-bol (Napfkachel). Ce type de carreau, également façonné par le potier, est à base circulaire et à ouverture quadrangulaire. On doit cette évolution à la recherche continue d’une meilleure rentabilité calorifique. En effet, les parois fines des pots diffusent bien mieux la chaleur que les épaisses parois d’argile dans lesquelles les pots sont fichés. […] La forme du poêle reste la même que pour le type de carreaux précédents. »
  • « […] au milieu du XIVe siècle, apparaît le carreau-niche (Nischenkachel). Il s’agit, en fait, d’un pot qui a été coupé en deux ou trois dans le sens de la longueur et au-devant duquel on applique un cadre et un motif en argile, dans la majorité des cas ajourés, qui ont été, au préalable, moulés. C’est donc au cours du XIVe siècle qu’apparaissent les décors sur les poêles. À partir de ce moment-là, le poêle n’a plus seulement une fonction utilitaire de chauffage, mais s’y ajoute une fonction esthétique : le poêle est un élément mobilier et fait partie du décor de la pièce dans laquelle il se trouve. »
  • « Plus ou moins au même moment apparaît le carreau plat (Blattkachel) de forme carrée. Il s’agit d’un carreau au décor entièrement moulé. »

« La forme des poêles à carreaux-niche et à carreaux plats diffère de ceux à pots ou à carreaux-bol. En effet, ces poêles sont surtout quadrangulaires et en deux parties, ne se finissent plus que rarement par un dôme, mais généralement par un sommet plat. Les carreaux plats présentent des décors variés qui changent en fonction du type de site (urbain, rural, castral, minier), de la zone géographique et de la période. Ces carreaux sont, pour la plupart, glaçurés en vert ; puis en d’autres couleurs, comme le jaune, le brun, le noir, vont venir compléter la palette de couleur, à partir de la fin du XVe siècle. »

Sur les décors de céramiques, on pourra lire le passionnant article de Marc Grodwohl « Céramiques de poêle du XVIe s. au XXIe s. décorées au pochoir ».

 

   Poêle de faïence bleue et blanche, Atelier Franz Frei, seconde moitié du 18ème siècle, Musée Unterlinden – Colmar (68) sur Musées Grand Est « La présence d’ateliers de poêliers à Altkirch, Colmar et Rouffach témoigne à cette époque de la vitalité de cet artisanat. » | Musée alsacien – Poêle en Faïence-Kachelofe, Wikimedia commons

4. Le Kunsch, poêle en faïence à banquette chauffante

 

 

« Dans le Sundgau, le poêle « Kunscht » comporte un degré sur lequel on peut s’asseoir ou se coucher. Il est garni de carreaux de terre vernissée bruns ou verts à décors rustiques. » Illustration de Luc HERZOG, extraite de L’âme des maisons alsaciennes par Marie-Noëlle DENIS (Éditions Ouest-France, 2018). Source image : blog Vieil Erstein. Cette illustration montre bien que le Kachelof  sert à chauffer 2 pièces à la fois : on y voit la banquette côté Stub et le chargement côté cuisine.

Dans le Sundgau (sud de l’Alsace), le poêle en faïence a la particularité de combiner un corps de chauffe (Kachelofe proprement dit) et une banquette chauffante (Kunscht). Le Musée alsacien de Strasbourg nous en offre un bel exemple daté de 1872, détaillé en images ci-dessous (source du texte et des photographies : Instagram @musee_alsacien_strasbourg)

« Zoom sur… Le poêle avec siège (le kunscht).
Ce poêle est situé dans la salle dédiée au chauffage.
Le moule à kougelhopf peut-être placé sur le poêle pour laisser gonfler tranquillement la pâte à la chaleur du poêle et les vêtements sont mis à sécher sur le système en bois placé au dessus. Le Kunscht est un siège.
Travail du poêlier Wanner de Linsdorf (Haut-Rhin)
Bois et grès Sundgau 1872 »

5. Poêle des villes et poêle des champs !

 

2 dessins de Charles SPINDLER (1865-1938), illustrateur des costumes locaux et coutumes d’Alsace au début du XXème siècle, extrait de Ceux d’Alsace (1928), montrant 2 poêles très différents, l’un dans un intérieur cossu bourgeois, l’autre dans une modeste maison rurale. (source : collection privée Daniel Haury von Westhalten)

La multiplication progressive des pièces d’habitation au détriment de l’unique Stub et la taille réduite des nouvelles chambres ont contribué à la multiplication des points de chauffage : les petits poêles mobiles, puisqu’ils ne sont plus adossés au mur de cuisine, ont un chargement par le devant et une trappe de récupération des cendres souvent latérale.

 

Petits poêles alsaciens mobiles en faïence : occasion en vente sur Paru-Vendu | Pièce de mobilier de « La Stub alsacienne », charmant gîte alsacien sur la Route des Vins près de Kaysersberg (à Kientzheim)

6. Les atouts du Bachelofe, pour un habitat écologique et pertinent

 

On constatera aisément que les caractéristiques du poêle traditionnel alsacien en font un élément de chauffe d’une grande performance… dont les producteurs de moyens de chauffage modernes feraient bien de s’inspirer pour un habitat écologique et pertinent :

  • Les producteurs de nos cheminées à insert contemporaines n’ont rien inventé : le concept d’utilisation de la chaleur du foyer pour chauffer plusieurs pièces à la fois était déjà la base du système de chauffage régional alsacien au Moyen Âge !
  • L’utilisation de matériaux naturels (terre cuite) accumulant naturellement la chaleur pour la restituer sur une longue durée est source de confort thermique.
  • L’inventivité des formes utilisées (forme de bol ou de niche ajourée pour une meilleure diffusion de la chaleur) permet tout simplement de réduire la facture de (bois de) chauffage !
  • L’aspect pratique (cher à mon cœur de conseillère en agencement intérieur !) n’est pas à négliger : rangement du bois, chargement du combustible, propreté de la « salle de séjour »… mais cette organisation n’est pas toujours compatible avec nos habitudes de cuisine ouverte et reste évidemment plus facile à mettre en œuvre dans les maisons de campagne qu’en ville.
  • Il est sûr que la place imposante du poêle traditionnel est un frein certain à l’aménagement des petits espaces, mais son petit cousin mobile offre un bon compromis pour chauffer avec élégance !

La flambée des coûts des combustibles fossiles devrait nous inciter, lorsque nous disposons de la place nécessaire, à regarder avec plus d’intérêt les vieux poêles que l’on peut encore trouver parfois dans les débarras ou sur les sites d’occasion. Outre leurs qualités de chauffage compétitif, ils méritent d’être « sauvés » pour leurs caractéristiques décoratives et patrimoniales.

« Profession poêlier » : rencontre avec Sébastien Koehler, artisan du poêle à Sélestat, sur France 3 Grand Est.

Quelques adresses d’artisans spécialistes de la fabrication et/ou de la restauration de poêles :

Frédéric REGAMEY (1849-1925) pour Sarreguemines, deux assiettes en faïence polychrome de la série « D’r Herr Maire » (d’après la première pièce de théâtre entièrement en alsacien écrite par Gustave Stoskopf en 1898), fin XIXème (Vente Interenchères du 11-04-2021). Sur l’assiette de gauche, on remarque le grand Kachelofe de carrreaux de faïence bleus.

À lire aussi : « Les nouvelles chaises alsaciennes »

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